1910

1900

Placé sur la limite de la vie, aux confins de l’art, Justin Prérogue était peintre. Une amie vivait avec lui et des poètes venaient le voir. Tour à tour, l’un d’eux dînait dans l’atelier où la destinée mettait, au plafond, des punaises en guise d’étoiles.
Il y avait quatre convives qui ne se rencontraient jamais à table.
David Picard venait de Sancerre ; il descendait d’une famille juive christianisée, comme il y en a tant dans la ville.
Léonard Delaisse, tuberculeux, crachait sa vie d’inspiré, avec des mines à mourir de rire.
Georges Ostréole, les yeux inquiets, méditait, comme autrefois Hercule, entre les entités du carrefour.
Jaime Saint-Félix savait le plus d’histoires; sa tête pouvait tourner sur ses épaules, comme si le cou n’avait été que vissé dans le corps.
Et leurs vers étaient admirables.
Les repas n’en finissaient pas, et la même serviette servait tour à tour aux quatre poètes, mais on ne le leur disait pas.

Cette serviette, petit à petit, devint sale.
Voici du jaune d’œuf près d’une traînée sombre d’épinards. Voilà des ronds de bouches vineuses et cinq marques grises laissées par les doigts d’une main au repos. Une arête de poisson a percé la trame du lin comme une lance. Un grain de riz a séché, collé dans un angle. Et de la cendre de tabac assombrit certaines parties plus que les autres.

« David, voilà votre serviette, disait l’amie de Justin Prérogue.
— Il faudra aussi penser à acheter des serviettes, disait Justin Prérogue, marque ça pour quand on aura de l’argent.
— Votre serviette est sale, David, disait l’amie de Justin Prérogue, je vous la changerai la prochaine fois. La blanchisseuse n’est pas venue cette semaine. »
« Léonard, prenez votre serviette, disait l’amie de Justin Prérogue. Vous pouvez cracher dans le coffre à charbon. Comme votre serviette est sale ! Je vous la changerai dès que la blanchisseuse m’aura rapporté du linge.

— Léonard, il faudra que je fasse ton portrait te représentant en train de cracher, disait Justin Prérogue, et j’ai même envie d’en faire une sculpture. »

« Georges, j’ai honte de vous donner toujours la même serviette, disait l’amie de Justin Prérogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse. Elle ne me rapporte pas mon linge.
— Commençons à manger », disait Justin Prérogue.

« Jaime Saint-Félix, je suis obligée de vous donner encore la même serviette. Je n’en ai pas d’autre aujourd’hui », disait l’amie de Justin Prérogue.
Et le peintre faisait tourner la tête du poète pendant tout le repas en écoutant beaucoup d’histoires.

Et des saisons passèrent.
Les poètes se servaient tour à tour de la serviette et leurs poèmes étaient admirables.
Léonard Delaisse crachait sa vie plus comiquement encore, et David Picard se mit aussi à cracher.
La serviette vénéneuse infesta tour à tour, après David ; Georges Ostréole et Jaime Saint-Félix, mais ils ne le savaient pas.
Semblable à une loque ignoble d’hôpital, la serviette se tacha du sang qui venait aux lèvres des quatre poètes, et les dîners n’en finissaient pas.

Au commencement de l’automne, Léonard Delaisse cracha le resite de sa vie.
Dans différents hôpitaux, secoués par la toux comme des femmes par la volupté, les trois autres poètes moururent à peu de jours d’intervalle. Et tous les quatre laissaient des poèmes si beaux qu’ils semblaient enchantés.
On mit leur mort au compte, non de la nourriture, mais de la malefaim et des veilles lyriques. Car, se peut-il vraiment qu’une seule serviette puisse tuer, en si peu de temps, quatre poètes incomparables ?

Les convives morts, la serviette devint inutile.
L’amie de Justin Prérogue voulut la mettre au sale.
Et elle la déplia en pensant : « Elle est vraiment trop sale et elle commence à sentir mauvais. »
Mais, la serviette dépliée, l’amie de Justin Prérogue eut un étonnement et appela son ami qui s’émerveilla :
« C’est un vrai miracle ! Cette serviette si sale, que tu étales avec complaisance, présente, grâce à la saleté coagulée et de diverses couleurs, les traits de notre ami défunt, David Picard.
— N’est-ce pas ? » murmura l’amie de Justin Prérogue.
Tous deux, en silence, regardèrent quelques instants l’image miraculeuse et puis, doucement, firent tourner la serviette.
Mais ils pâlirent aussitôt en voyant apparaître l’épouvantable aspect à mourir de rire de Léonard Delaisse s’efforçant de cracher.
Et les quatre côtés de la serviette offraient le même prodige.
Justin Prérogue et son amie virent Georges Ostréole indécis et Jaime Saint-Félix sur le point de raconter une histoire.
« Laisse cette serviette », dit brusquement Justin Prérogue.
Le linge tomba et s’étala sur le plancher.
Justin Prérogue et son amie tournèrent longtemps comme des astres autour de leur soleil, et cette Sainte-Véronique, de son quadruple regard, leur enjoignait de fuir sur la limite de l’art, aux confins de la vie.

Guillaume Apollinaire, La Serviette des poètes, 1910

Sospeso sul limite della vita, ai confini dell’arte, Justin Prérogue era pittore. Un’amica viveva con lui e dei poeti venivano a fargli visita. A turno uno di loro cenava nello studio dove la sorte metteva, sul soffitto, delle cimici a mo’ di stelle. 

C’erano quattro commensali che non s’incontravano mai a tavola.

David Picard veniva da Sancerre; discendeva da una famiglia ebrea cristianizzata, come se ne trovano tante nella città.

Léonard Delaisse, tubercoloso, sputava via la sua vita da ispirato con smorfie da morire dal ridere.

Georges Ostréole, gli occhi inquieti, meditava, come un tempo Ercole, tra le entità del bivio.

Jaime Saint-Félix conosceva tutte le storie possibili e immaginabili; la sua testa poteva girare sulle spalle come se il collo fosse soltanto avvitato al corpo.

Ed i loro versi erano stupendi.

I pasti non finivano mai, e lo stesso tovagliolo serviva a turno ai quattro poeti, ma non glielo si diceva.

A poco a poco il tovagliolo divenne sudicio.

Ecco del giallo d’uovo accanto ad una scura striscia di spinaci. Ecco dei cerchi di bocche sporche di vino e cinque impronte grigie lasciate dalle dita d’una mano in riposo. Una lisca di pesce ha forato la trama del lino come una lancia. Un chicco di riso s’è seccato, incollato in un angolo. E della cenere di tabacco rende scure certe parti più delle altre.

“David, ecco il suo tovagliolo” diceva l’amica di Justin Prérogue.

“Bisognerà anche pensare a comprare dei tovaglioli, – diceva Justin Prérogue – segnatelo per quando avremo soldi”.

“Il suo tovagliolo è sporco, David, – diceva l’amica di Justin Prérogue – glielo cambierò la prossima volta. La lavandaia non è venuta questa settimana”.

“Léonard, prenda il suo tovagliolo, – diceva l’amica di Justin Prérogue – potrà sputare nella cassa del carbone. Come è sporco il suo tovagliolo. Glielo cambierò non appena la lavandaia m’avrà riportato un po’ di biancheria”.

“Léonard, dovrò proprio farti il ritratto nell’atto di sputare, – diceva Justin Prérogue – ed ho anche voglia di farne una scultura”.

“Georges, mi vergogno di darle sempre lo stesso tovagliolo, – diceva l’amica di Justin Prérogue – non so proprio cosa va facendo la lavandaia: non mi riporta più la biancheria”.

“Mettiamoci a mangiare” diceva Justin Prérogue.

“Jaime Saint-Félix, sono costretta a darle ancora lo stesso tovagliolo. Non ne ho altri oggi” diceva l’amica di Justin Prérogue.

E il pittore faceva girare la testa del poeta durante tutto il pasto ascoltando parecchie storie.

E passò così qualche stagione.

I poeti si servivano a turno del tovagliolo ed i loro poemi erano stupendi.

Léonard Delaisse sputava via la sua vita ancor più comicamente, e anche David Picard si mise a sputare.

Il tovagliolo velenoso contagiò a turno, dopo David, Georges Ostréole e Jaime Saint-Félix, ma essi non lo sapevano.

Simile ad un indecente straccio da ospedale, il tovagliolo si macchiò del sangue che veniva alle labbra dei quattro poeti, e le cene non finivano più.

All’inizio dell’autunno, Léonard Delaisse sputò quel che gli restava di vita.

In diversi ospedali, scossi dalla tosse come donne dalla voluttà, gli altri tre poeti morirono a pochi giorni l’uno dall’altro. E tutti e quattro lasciavano poemi così belli che sembravano magici.

Si attribuì la loro morte non al cibo ma alla fame canina ed alle veglie poetiche. E’ infatti veramente possibile che un solo tovagliolo possa uccidere, in così poco tempo, quattro poeti incomparabili?

Morti i commensali, il tovagliolo divenne inutile.

L’amica di Justin Prérogue decise di metterlo nella biancheria sporca. Si mise a spiegarlo pensando; “E’ veramente troppo sporco e comincia a puzzare”.

Ma appena spiegato il tovagliolo l’amica di Justin Prérogue ebbe un moto di sorpresa e chiamò l’amico che esclamò meravigliato:

“E’ un vero miracolo! Questo tovagliolo così sporco, che sciorini con condiscendenza, presenta, grazie alla sporcizia rappresa e di diversi colori, i tratti del nostro amico defunto, David Picard”.

“Non è vero?” mormorò l’amica di Justin Prérogue.

Tutti e due, in silenzio, guardarono per qualche istante l’immagine miracolosa e poi, dolcemente, fecero girare il tovagliolo.

Ma subito impallidirono vedendo apparire spaventosa l’immagine da morire dal ridere di Léonard Delaisse che si sforzava di sputare.

Ed i quattro lembi del tovagliolo offrivano lo stesso prodigioso spettacolo.

Justin Prérogue e la sua amica videro Georges Ostréole con la sua aria irresoluta e Jaime Saint-Félix in procinto di raccontare una delle sue storie.

“Lascia questo tovagliolo” disse bruscamente Justin Prérogue.

Il panno cadde stendendosi sul pavimento.

Justin Prérogue e la sua amica girarono a lungo come degli astri intorno al sole, e questa Santa Veronica, col suo quadruplice sguardo, ingiunse loro di fuggire sul limite dell’arte, ai confini della vita.

Guillaume Apollinaire.jpgGuillaume Apollinaire, Il tovagliolo dei poeti, in L’eresiarca & C., traduzione italiana di Franco Montesanti. Guanda, Parma 1987.

Segnalato da Manu