1939

C’EST moi. Je te regarde. Ferme-toi à la rumeur de la vie et tu vas entendre ma voix. Tu t’élances et tu t’arrêtes: tu te donnes tout entière, et tu ne sembles pas me connaître. C’est moi, pourtant, c’est moi.

ELLE – Parlez-moi, ô  Bien-Aimé, parle encore. Vous à qui je n’ose jamais dire une seule parole; Vous, que je n’ai jamais contemplé qu’en moi : chaque fois que je vous vis, j’avais les yeux baissés : votre présence brûlait jusqu’au fond la paille vaine de mon âme. Et jamais Vous ne m’avez parlé. Êtes-vous là, ô Vous, le seul visage ?

VOIX – Que cherches-tu encore, puisque tu me retrouves? J’étais où tu m’as mis, et je suis où tu es. Tu doutes de toi-même, et cependant tu m’as nommé.

ELLE – Tu es l’unique présence et je me dérobe. Est-ce l’excès de ma joie ou la honte et l’agonie de mon indignité?

Amour, vous êtes le délice de la douleur. Tout le reste n’est rien. La sueur de ton front a gravé ta face. Le sang de ta bouche et de tes yeux a fixé tes lèvres sur nos lèvres, et tes regards qui implorent l’amour dans l’attente non  déçue des baisers. C’est toi, l’unique présence: tout le reste n’est rien, ô mon roi, ma peine et mon paradis, mon désert et ma vie. Et qui sait si je ne rêve pas et qui vous êtes ?

VOIX – Tes regards sont pleines de moi et tu ne me reconnais pas. Ô femme. Femme, c’est tout dire, et rien.

ELLE – Ô cher et doux supplice, qu’ai-je fait, faible créature que je suis, et faut-il que ma vaine pitié soit encore une trahison ? Suis-je si peu et si humaine, que toute ma tendresse ne serve qu’au délice de mes propres pleurs, et que je vous fasse du mal, Seigneur, jusqu’en essuyant vos lèvres et votre front ? Je vous ai donc retenu, Seigneur, je vous retiens ici, en étanchant votre sueur de sang ? Je le vois bien, Bien, Bien-Aimé : entre le monde et toi, c’est moi le voile, pour un instant divin.

VOIX – Comprends-toi mieux toi-même. Aime-moi. Ne t’occupe pas de savoir le mal que tu me fais et que peut faire ton amour même.
Donne tout ce que tu as. Il ne t’est rien demandé de plus, pauvre créature. De qui attendre davantage ? Jette tout dans l’abîme désiré. Et si tu te crois misérable, fais largesse de ta misère. C’est toujours autant de dépouillé.

ELLE – J’ai l’espérance sans retour du gouffre souhaité où je cours.
Seigneur, vous êtes le berger. Je suis la chienne du troupeau. Je cours tout le long de votre ombre.
Je vous lèche les mains, et les plaies de votre chair déchirée. Ô nourriture éternelle de mon jeûne.
Je n’irais pas jusqu’au lieu où tout s’achève.
Je ne suis pas digne d’atteindre à votre dernier souffle.
Hélas, ne sais-je pas assez me prodiguer ?

VOIX – Tu es prodigue comme le pauvre, le dénoué parfait, qui se couche tout nu sur l’homme évanoui dans la neige, sous les étoiles de l’hiver.
Voile de l’amour,  miroir sans défaut, l’incorruptible tain des larmes garde pour toujours une divine image.
Une telle douleur fait une prison de rosée éternelle au visage que le bonheur finit toujours par perdre, et que seule retient la pure peine. Ô passion d’éternité, passion reine.
Ne va pas plus loin: je reste où tu es.

LA-BAS, sur les croix, tombe un grand soleil rouge : le parricide oubli de noir est voilé ; aux bois un dur remords est accroché.
Que toute la nuit tende son drap d’église sur le nudité de la terre et la couvre,
Sur le monde que le ciel de l’éternité s’écroule.

André Suarès, Passion. Eaux-fortes originales en couleurs et bois dessinés pas Georges Rouault. Les Editions du Cerf, Paris 2004, pp. 29-31

Testo in italiano

Fra il 1934 e il 1936, Georges Rouault, uno dei massimi pittori del sacro e del sacro cristiano, lavorò a Passion con  André Suarès, un poeta (di cui Rouault dice di non sapere se credente) dominato dall’ansia di libertà e avventura che nella prima metà del secolo viene etichettata come estetismo.

Passion comprendeva testi di Suarès, 17 acqueforti a colori di Rouault e 80 incisioni su legno eseguiti da Aubert su disegni di Rouault. Solo 54 pitture sono rimaste unite e si trovano al Museo Idemitsu di Tokyo.